Pleurer Thatcher, est-ce féministe?

thatcher-12La dame de fer s’est éteinte le lundi 8 avril 2013. Comme il est coutume lors du décès d’une personnalité politique, des individus des deux côtés de l’axe politique se sont pliés aux traditionnels hommages. Toutefois, certains groupes se sont abstenus de vanter l’héritage de Margaret Thatcher, tandis que d’autres ont tout simplement applaudi sa disparition. Ensuivant le décès d’une personne aussi polarisante, ce fait n’est pas surprenant. Par contre, ce qui est étonnant, c’est de voir des féministes se lever contre ceux qui ne pleurent pas la disparition de la première et seule première ministre de la Grande-Bretagne. Il faut comprendre que l’atteinte du poste suprême politique par une femme n’est pas automatiquement synonyme d’un avancement des droits de celles-ci. Il y a deux éléments qui soutiennent cet état de fait : l’abolition de la notion de société au profit de celle de la famille et la destruction des acquis sociaux.

La famille comme noyau

Au-delà de sa gouvernance d’une main de fer du gouvernement anglais durant les années 1980, on se souviendra de Thatcher pour sa célèbre affirmation : « There is no such thing as society ». La portée de cette phrase n’est pas à confondre. Madame Thatcher n’était pas contre la société en tant que telle, mais plutôt contre la structure que celle-ci prenait. À la suite de la révolution hédoniste des années 1960, Thatcher souhaitait un retour à un ordre social et à des obligations sociales qui sont assez congruents avec la notion conservatrice de la tradition. Thatcher espérait un renforcement des liens qui unissent les gens proches entre eux, nommément ceux de la famille. Elle était opposée à l’idée que l’individu était une construction de la société dans laquelle il grandissait. Elle donnait crédit à la notion organique de la société où chaque famille est une des constituantes de cette société. Si les individus pouvaient adopter une conduite plus responsable en dépendant moins de l’État, la société dans son entièreté s’en tirerait mieux.

De prime abord, cette conception ontologique de la société n’est pas problématique, ça se corse lorsque son passage d’une société donnant une libre chance de réussite à toutes et à tous est substitué par une entité familiale typiquement patriarcale, avec l’homme au travail et la femme s’occupant des enfants à la maison. Cette substitution d’une conception de l’homme ou de la femme comme une conséquence environnementale de la société à une conception qui accepte la volonté personnelle comme seul moteur de la réussite ou de l’échec; a comme incidence principale de mener à une acceptation du statu quo. La révolution des années 60 que Thatcher avait si en exergue fut une période qui vit le dépassement des limites traditionnelles imposées aux femmes à l’intérieur d’un cadre familial toujours mené par un homme. Exit la société qui permet l’épanouissement du plus grand nombre, retour à une forme structurelle limitative. Quoiqu’il reste encore beaucoup à faire, c’était tout de même un pas dans la bonne direction. Madame Thatcher souhaitait un retour à l’ordre.

La dame de fer

Margaret Thatcher est principalement aimée, ou bien détestée, pour la lutte endiablée et sans concessions qu’elle a menée aux travailleurs et au mouvement syndical. À une époque où le mouvement conservateur se cherchait une âme pour répondre à l’hégémonie que le néolibéralisme commençait à imposer, sa réponse fut dans la lutte aux acquis sociaux. Les syndicats étaient considérés comme trop puissants et risquaient de mener l’Angleterre à un régime socialiste, qui en retour mènerait à la soviétisation de l’île. Pour contrer cette paranoïa, elle passa les acquis sociaux dans le tordeur : elle dérégula les marchés financiers, privatisa les monopoles d’État et mena une lutte sans merci aux syndicats. Elle percevait cette emprise socialisante comme la cause principale du déclin de la Grande-Bretagne.

Il va sans dire que les mouvements ouvriers et les emplois dans la fonction publique ne sont pas étrangers à l’atteinte d’objectifs féministes. Originellement, les propriétaires d’entreprises n’hésitaient pas à payer les femmes largement moins pour un travail équivalent aux hommes. La syndicalisation des travailleuses leur permit de lutter ensemble contre cette injustice, mais elle permit également d’obtenir des gains dans les conditions de travail — comme des congés de maternité — ou bien une tentative de limiter au maximum la discrimination à l’embauche. Au-delà des syndicats, les emplois de la fonction publique sont des moyens simples et efficaces de s’assurer que ces mesures sont en place. Raser ces instruments, quoi qu’imparfaits, ne peut qu’être une atteinte à une volonté de donner aux femmes leur juste place dans la société, en les privant des instruments nécessaires.

L’héritage

Sa façon de mener son parti, mais aussi son attitude sans compromis lui a valu son surnom de dame de fer. Alors que la faible présence de femmes en politique est un problème représentatif, mais aussi de justice, ce n’est pas n’importe quelle femme qui fera l’affaire. Il ne faut aduler Margaret Thatcher pour le simple fait que c’était une femme à la tête d’un État, mais plutôt juger sa contribution à l’aide d’une lunette permettant de cerner sa contribution. Objectivement, cette contribution n’est pas à l’avantage net d’un progrès pour le mouvement féministe, non plus du socialisme. Le thatchérisme a mené à une dégradation des conditions de vie de la classe moyenne, mais aussi à la quasi-extinction de celle-ci. Étant donné que les plus hauts postes sont déjà occupés majoritairement par des hommes, ceci a comme conséquence de jeter un nombre monstrueux de femmes dans la pauvreté et dans le cercle vicieux de celui-ci. Qu’il en déplaise à Thatcher, la société qui nous entoure est un déterminant de notre épanouissement.

2972363568_32db2708fc_zThatcher avait des caractéristiques plus proches d’une leader autoritaire, antidémocratique et antisociale que de quoi que ce soit d’autre. Ses politiques ont contribué au maintien au pouvoir d’une élite principalement masculine. Qu’elle ait été une femme, ou bien un homme, son idéologie et son application sont à dénoncer vertement. Pleurer la mort d’un humain, certes. Pleurer une grande femme, pas du tout.

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