Le néolibéralisme de crise

Pour plusieurs, il était évident qu’éventuellement nous allions assister à la naissance d’une autre crise majeure au sein du monde de la finance et de l’économie mondiale. Alors que l’économie réelle (Main Street) devient de plus en plus dépendante, pour ne pas dire subjuguée à l’économie de Wall Street; en plus de l’interconnectivité croissante entre les différents États, ce n’était qu’une question de temps avant que les gouvernements de ce monde ne se voient confrontés à une série de décisions qui pourraient s’avérer difficiles à prendre. Le point qu’il est primordial de saisir dans cette situation, c’est la forme de dissonance à laquelle les gouvernements sont sujets. Il est important de faire le lien entre les faits économiques présents dans la réalité — à savoir l’échec de la mise en œuvre des politiques de rigueur budgétaire — et les actions que les gouvernements continuent à entreprendre.

Le déroulement de la crise

toBigToJailDès l’éclatement de la crise, les gouvernements tentèrent de la juguler en veillant au plus pressant. La crise débuta par une perte de confiance en un certain type d’actions (PCAA) issues de la titrisation. Les banques ont créé un nouveau produit financier qui était adossé à des créances hypothécaires d’une qualité douteuse, mais aussi à d’autres produits de confiance. Ces produits mis ensemble ont reçu une note de confiance AAA de la part des agences de notation de crédit, synonyme d’une confiance illimitée, mais avaient aussi un taux de rendement très élevé à court terme. Ces deux éléments ont eu pour conséquence qu’un certain nombre de banques, mais aussi d’autres acteurs économiques, en ont achetée une très grande quantité. À la suite de la faillite de Lehman Brothers, la confiance en ces produits a du jour au lendemain dégringolé à presque zéro. Cette perte de confiance a eu comme effet de faire perdre la confiance également entre les différentes banques. Chacune ne sachant pas à quel point sa compétitrice était exposée à ce type de titre, elles refusèrent de se prêter de l’argent entre elles. C’est à ce moment que les gouvernements se sont vus dans l’obligation d’intervenir afin de garantir les liquidités des banques qui étaient considérées comme étant Too big to fail, ce faisant empêchant une course aux banques massives qui auraient occasionné des faillites successives des banques qui n’étaient pas suffisamment capitalisées.

Donc, première étape lors de la crise : s’assurer que les banques ne font pas faillites, entrainant avec elles l’économie dans son entièreté. Il y eut un consensus à cette étape. C’est la deuxième étape de la crise, alors que la majorité des économies étaient en récession, qui a développé une problématique plus complexe. C’est à ce moment que les gouvernements et les oppositions, ainsi que les économistes, se sont disputés à savoir qu’elle serait la meilleure solution permettant une sortie de crise la plus rapide. Deux visions se sont affrontées. La première, keynésienne, qui implique un investissement massif dans l’économie de la part du gouvernement. Cette vision agit principalement sur l’aspect demande agrégée du marché. Les particuliers et les entreprises ayant plus d’argent à leur disposition vont dépenser plus et ces dépenses vont stimuler l’offre, ce qui devrait relancer une économie. La seconde vision est celle monétariste et elle implique d’abaisser les impôts et de garantir un climat de confiance des marchés et des entreprises envers l’économie. Cette confiance s’établit habituellement par la crédibilité que le gouvernement a dans sa capacité à gérer sa dette. Cette vision, contrairement à la précédente, met plutôt l’emphase sur la stimulation directe de l’offre. Si les entreprises ont suffisamment confiance, elles vont produire plus, créant des emplois, ce qui devrait mener à une relance de l’économie.

Comme il est maintenant connu, c’est principalement la seconde option qui a été retenue pour la gestion de la crise. C’est d’ailleurs cette option qui a été retenue par les États ayant une économie plus importante en Europe : soit l’Allemagne, l’Angleterre et la France. Ce faisant, c’est aussi le chemin que la Banque centrale européenne (BCE) a décidé d’emprunter. Sa gestion des taux d’intérêt reflète une vision principalement monétariste. La banque centrale et les gouvernements ont donc décidé de mettre en place ce type de remède à la crise. Ce remède, qui a commencé à être mis en application dès le déclenchement de la crise, aurait dû juguler la crise, ou bien relancer l’économie. Cependant, l’Union européenne (UE) n’est toujours pas sortie de son marasme économique, et ne semble pas près de s’en sortir. De plus, plusieurs pays sont encore sur le pied de la porte de l’UE, incapable de tenir le rythme qui leur est imposé. Nous en arrivons donc à une d’impasse : les instruments choisis pour enrayer la récession n’ont pas eu les effets escomptés. Devant ce fait, la BCE et le gouvernement allemand continuent à vouloir administrer le même remède au malade, espérant que cette fois-ci la surdose permettra cette guérison tant espérée.

Analyse de la crise

Le rejet de la réalité empirique par les gouvernements n’est que le premier symptôme d’un système néolibéral qui se met en place. C’est la confirmation que le système de marché est maintenant la panacée, que son système de véridiction a acquis le statut nécessaire pour imposer tout type de vision. Il n’est plus important que les transactions effectuées sur le marché soient représentatives d’une réalité, qu’elles correspondent à une similiéconomie réelle. Le marché comme appareil de véridiction n’émet plus seulement un prix sous le principe de la gestion de l’offre et de la demande, il construit une réalité qui est, grâce à sa provenance, vraie intrinsèquement et même indiscutable. Le marché comme instrument autoréférentiel par excellence. La création de ces vérisimilitudes sont maintenant la base de la vérité, et non plus la vérité concrète ou empirique. Un fait n’est plus vrai par sa capacité à se montrer comme tel, mais plutôt parce qu’il est universellement reconnu comme étant vrai. C’est ce principe qui est la racine même de la dissonance gouvernementale énoncée plus haut. Il n’est pas important que les remèdes imposés aux différents États européens soient les bons. Ce qui est primordial, c’est que presque tous les économistes s’entendent pour dire que c’est LA solution à privilégier.

C’est bel et bien ce qui est arrivé avec la tentative de mettre en place un programme de sortie de crise. Donc, malgré le fait que la solution qui était mise de l’avant par l’intelligentsia économique mondiale avait clairement démontré ses limites à de nombreuses reprises par le passée, ce fut tout de même la solution qui fut mise en application dès 2009. L’histoire et les faits empiriques qui se répétaient n’étaient pas des indicateurs suffisants. Le marché avait parlé. La véridiction transcendante du marché s’établissait comme un leitmotiv, pour une mise en place de politique qui malgré le fait qu’elles n’aient pas réussi le test de la réalité, allait tout de même être appliquée de nouveau. Cette fois-ci, le marché allait aller encore plus loin qu’aucune fois auparavant dans son intrusion du monde du politique.

Pour donner suite à l’évaluation de la gouvernance par les mécanismes de marché qui sont une des caractéristiques du néolibéralisme, comme quoi un bon gouvernement sera synonyme d’une économie qui se porte bien, les chefs d’État des pays étant les plus en mauvaise posture se sont vus expulser de leur poste. Ce fait n’est pas du tout anodin. Les chefs d’État de la Grèce et de l’Italie se sont fait remercier de leur poste pour incompétence économique, et se sont vus remplacer par des membres issus de la gestion du marché. Silvio Berlusconi s’est vu forcé de démissionner, pour être remplacé par Mario Monti ancien commissaire de l’Union européenne pour le marché intérieur, les services financiers et l’intégration financière; mais il était aussi avant la crise le conseiller principal pour l’Europe pour la firme Goldman Sachs. Tandis que du côté de la Grèce, George Papandreou s’est fait imposer le même sort pour être remplacé par Lucas Papademos. Celui-ci fut le vice-président de la BCE de 2002 à 2010, mais aussi Président de la Banque centrale grecque lors de l’entrée de celle-ci dans la zone de l’Euro.

314px-Trilateral_Commission_Logo.svgC’est ici qu’il devient possible de boucler la boucle. D’un côté, nous avons la Grèce qui est vue comme le cancre de la zone euro, mené par celui qui était au contrôle de la politique macroéconomique lors de son entrée dans la zone commune. De l’autre, le président de l’Italie et ancien commissaire aux marchés financiers qui servaient de conseiller financier à la firme qui a servi à maquiller les chiffres et la dette grecque pour lui permettre d’entrer dans la zone euro, malgré son incapacité évidente à respecter les termes du contrat. C’est un exemple patent de la domination du marché, non pas seulement sur le politique, mais aussi sur le gouvernement : sur sa gouvernementalité. Le marché, encore une fois, devient autoréférentiel et dénominateur du régime de vérité à mettre en place, mais va encore plus loin en prenant en charge lui-même la gouvernance des États.

Le marché devient alors réellement et concrètement plus qu’une référence, non plus comme instrument d’analyse et d’évaluation de la gouvernance, mais devient même le lieu de ladite gouvernance. C’est maintenant en son sein que les décisions politiques se prennent. C’est la logique de marché poussée à son extrême limite. L’État de droit démocratique, et toutes les considérations qui lui sont habituellement rattachées n’ont plus aucune importance. Malgré le fait que des premiers ministres aient été élus par la volonté populaire de leur pays respectif, cela n’a pas d’importance. C’est le marché qui s’établit comme instrument de vérité, et c’est à lui de dicter qui sera la meilleure personne pour diriger un État afin d’y voir évoluer une économie de marché en libre concurrence, mais qui verra ses décisions futures prises par les mécanismes que le marché s’impose et impose. Par la parole et les actions de l’Allemagne et de la BCE, le marché établit encore et toujours plus son influence au travers les différentes sphères de la politique. Le prix à payer : une démocratie populaire en moins.

La théorie du marché et de l’argent

0 RDepuis Keynes, une grande partie des économistes font preuve d’une forme avancée de schizophrénie. Les économistes comprennent maintenant que les modèles d’acteurs rationnels ne sont que des postulats qui se vérifient très rarement dans la réalité. Il en va de même pour la notion de prix, la définition effective du prix par le point d’équilibre entre l’offre et la demande n’est qu’une illusion. C’est une généralisation abusive qui est sujette à un nombre beaucoup trop complexe de variables, mais aussi d’irrationalité. Prenant acte de ce fait, les économistes ne font pas ce que la science recommanderait — alors que l’économie aime bien s’autodéfinir comme la science du domaine de recherche social. Lorsqu’un modèle ne correspond pas à la réalité, on rejette le modèle et on en conçoit un autre. Ce qu’ils vont faire, à la manière des schizophrènes, ils vont vivre dans une bulle complètement coupés du monde. Au lieu de travailler sur de nouveaux modèles, ils vont tenter de moduler la réalité autour des modèles qu’ils savent imparfaits. On impose alors une vérité créée de toutes pièces par des acteurs du marché et on tente d’y faire plier la réalité.

Depuis le milieu des années 1970, à l’époque de la fin de l’étalon or et lors du premier choc pétrolier, les gouvernements d’un peu partout dans le monde, sous l’impulsion des économistes monétaristes, ont enterré les politiques keynésiennes. À peine 30 ans après leur mise en place, trente années qui ont tout de même vu l’émergence de la plus grande classe moyenne aux États-Unis, mais aussi en Europe, ainsi que l’époque de la consommation de masse; le glas a sonné dès la première crise. Dès ce moment, il fut possible d’assister à un retournement de situation complet. Ce fut un retour aux politiques de gestion qui ont précédé la Récession de 1929 (Galbraith 1993). Malgré que ces politiques ont prouvé leur échec au début du siècle, jumelé avec la nouvelle interdépendance des États et la mondialisation mur à mur, ces politiques ont été ramenés comme sauveuse de l’économie mondiale. Après un retour éventuel retour à la normale, qui doit plus à la création d’une bulle spéculative et à une atteinte directe au pouvoir d’achat des familles de la classe moyenne, le monde a été frappé par des ralentissements plus ou moins sévères à tous les dix ans en moyenne (1980, 1993, 2001, 2008). Qu’est-ce qui ne fonctionne pas alors? Peu importe la direction qui est imposée aux États pour soutenir un marché qui prend toujours plus de place, la stabilité n’est jamais au rendez-vous. La croissance en est même absente pour la plus large partie de la population. Galbraith notait déjà ce fait dans The Culture of Contentment, où les mesures de redressement économique ont fait augmenter le taux de pauvreté de 28 % en dix ans aux États-Unis (Galbraith 1992). Serait-ce que le marché autoréférentiel n’est pas la solution que certains acteurs de la société semblent porter? Avant d’en arriver à cette conclusion, il sera intéressant de se pencher sur la nouvelle signification que semble prendre la notion même d’argent.

240px-Offre-demande-equilibre.svgDans la théorie classique économique, le prix est vu comme le point d’équilibre entre l’agrégation de l’offre et de la demande globale pour un dit produit. Il est cependant important de distinguer deux formes de prix : la valeur d’usage et la valeur d’échange. La différence est un peu plus simple et a été formulée par Aristote avant d’être reprise par Adam Smith. Prenons l’eau et les diamants par exemple. L’eau a une valeur d’échange assez faible — son prix est assez bas en rapport aux autres commodités en occident – mais sa valeur d’usage est très forte — l’eau comme étant essentiel à la vie. Tandis que pour le diamant, c’est exactement l’opposé. Il ne sert à pratiquement rien pour l’homme, mais il a une valeur d’échange énorme (Smith 2003, 35). Bref, voilà deux définitions possibles à donner à des biens. Le prix, où les principes de marché servent encore d’indicateur et de référence par excellence.

L’argent, lui, sert habituellement de principale ressource d’échange. Son utilisation découle d’un principe d’efficacité qui est intrinsèquement lié à la notion même du prix. Sans une monnaie d’échange, il ne sert à rien de fixer un « prix ». Originellement, ce fut l’or ou bien certaines formes de matières précieuses qui ont servi à monnayer les biens et à en faciliter l’échange. Il était possible de le tâter, mais cela avait son lot de risque. Voyager d’une ville à l’autre avec son chargement en or, c’est risqué pour la perte ou le vol. C’est pour régler cette problématique qu’apparurent les premières banques ou comptoir de change. Cette nouvelle institution aura un impact majeur sur la relation que les gens vont développer avec l’argent. Rapidement, les notes de changes (chèques) vont prendre une place de plus en plus importante, et ce, jusqu’à l’avènement de l’argent papier. Celui-ci va réellement traduire et produire la dématérialisation complète de l’argent. Cette forme de dématérialisation n’est pas nouvelle. Depuis longtemps, la monnaie papier a été transigée et a souvent été garantie par les autorités centrales, c’est l’institutionnalisation de la bourse et du crédit à la consommation qui vont avoir un effet plus important, en ce qui a trait à la dématérialisation du contact humain-argent.

Depuis la fin des trente glorieuses, mais aussi depuis la fin de l’étalon or en 1971, l’argent ne sera plus simplement un outil utilitaire servant à produire de l’échange, il deviendra une fin en soi. Il y eut une inversion du principe monétaire. Ce n’est plus une monnaie qui sert à « remplacer » l’or et à garantir son échange, mais c’est maintenant devenu un objet permettant de créer de la valeur, de la richesse, de l’or. C’est l’aboutissement de la logique de marché. Alors que les banques utilisent le Reserve Fractionnal Banking à outrance, il n’y a plus de limites à la progression de cette logique dans toutes les sphères de la société. Elle se limite plus au simple fonctionnement dudit marché, elle ne se limite non plus au contrôle gouvernemental : elle pénètre directement l’individu dans sa quête existentielle. La notion d’individu comme acteur ou en rapport avec le marché devient obsolète. Il devient modelé et guidé par le marché lui-même. Alors qu’il devient alors de plus en plus difficile de cerner si cette dématérialisation de la monnaie est une cause de l’étendue du marché, ou bien une conséquence; l’individu perd son libre arbitre. Bref, il devient mené par ses intérêts, et se voit également forcé de devenir son propre entrepreneur pour en arriver à la simple survie. Le gouvernement n’a plus à lui imposer ses politiques par des lois, des restrictions ou des punitions. Le marché, par son incitatif à la création de richesse, le fera d’une manière plus ou moins inconsciente dans l’individu.

Conclusion

Le monde a changé depuis que Foucault a donné son cours sur  La naissance de la biopolitique. Le marché n’a plus la mission d’antan de fixer un prix juste pour une dite marchandise, mais il agit à titre d’instrument thérapeutique. Il ne se veut plus comme élément qui va permettre de réglementer le système et d’éviter les crises, ironiquement c’est un retour au précontrat social : c’est la crise permanente et le chaos non réglementé. La structure n’est toujours pas hiérarchisée, elle repose plutôt sur des microcosmes de pouvoir où chaque individu se doit de devenir son propre instrument de création; tout cela avec en toile de fond un marché toujours plus tentaculaire. Il y a un lieu faste pour une étude plus approfondie de ces phénomènes qui pourront déboucher à une nouvelle compréhension sociale, et à la poursuite de la généalogie historique.

« Les sciences humaines d’aujourd’hui sont plus que du domaine du savoir : déjà des pratiques, déjà des institutions.  »

« L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.  »

Michel Foucault, Les mots et les choses

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