Harper et la manipulation de l’histoire

Aujourd’hui, le Parti Conservateur du Canada en rajoute une épaisseur. Le feu Musée des civilisations du Canada sera renommé dans la foulée des célébrations du 150e anniversaire de la Confédération (sic) canadienne. Il portera maintenant le nom de Musée canadien de l’histoire. James Moore, ministre du Patrimoine et des Langues officielles, en faisait l’annonce cet avant-midi. L’idée semble anodine de prime abord, mais il faut voir cet évènement comme s’inscrivant dans un mouvement beaucoup plus large de manipulation et de construction d’un discours de la vérité et de l’institutionnalisation de la subjugation des sciences à la volonté politique.

Après de nombreuses frasques impliquant la mise à l’abandon de toute information « scientifique » (que ce soit la destruction de la collection des données pour le recensement long, de la médisance et de l’écartement des groupes écologistes des évaluations environnementales nationales — comme concrétisé dans le projet C-38 du printemps dernier — le rouleau compresseur accélère son mouvement), le gouvernement s’attaque maintenant à la portée de l’histoire. Le changement de nom du musée est d’une importance capitale pour le Québec, malgré ce que le gouvernement Harper peut en dire. Malgré le jugement de la Cour suprême du Canada de 1998, le débat n’est pas clos tant qu’à savoir qui a fondé le Canada. Est-ce l’union de deux peuples fondateurs, l’un francophone et l’autre anglophone? Ou est-ce l’union de quatre colonies? Étant donné que la Cour considère que ce fut l’union de la volonté de quatre colonies, cela a comme effet de priver le Québec d’un véto universel sur toutes les décisions qui sont prises dans la fédération. Sa voix se perd alors dans le brouhaha du reste du Canada.

Changer le nom du musée a l’effet de vouloir cimenter cette décision. L’histoire du Canada ne passe plus par l’étude de l’histoire d’un certain nombre de civilisations — francophones, anglophones et amérindiennes —, mais seulement de celle du Canada. Il est donc perçu comme un peuple uni, le gouvernement fait ainsi tout son possible pour niveler les différences et les faire disparaître de notre mémoire collective. Ce projet est facilement assimilable à celui de faire du Canada une nation militaire et monarchiste. Depuis son entrée au pouvoir, le gouvernement conservateur fait tout en son possible pour éliminer tout l’héritage libéral de dernières décennies. On assiste à la construction en temps réel d’un nouveau discours explicatif de ce qu’est la nation canadienne. L’insistance et l’effort qui sont donnés à la promotion de la « glorieuse guerre » de 1812 sont d’un ridicule grotesque. Ce moment fondateur remplace celui de la guerre de Sept ans et de la bataille des plaines d’Abraham à Québec. C’est une excellente tentative de vouloir noyer le poisson québécois dans le reste de la « fraternité canadienne ». Le retour d’une volonté monarchisante et d’un lien particulier avec une dictatrice de droit divin et de naissance refait son apparition dans les politiques gouvernementales et découle d’une même pensée anachronique.

De plus, il est étonnant de voir le Canada, dont un des premiers ministres (libéral) a reçu le Nobel de la paix (à l’époque où ça voulait dire quelque chose) pour la création du corps des Casques bleus de l’ONU, se poser maintenant comme un État militaire offensif. Le Canada ne s’est jamais projetée à l’international comme une nation patriotique fière de son passé militaire. Il y a une simple raison pour cela, avant 1931 et la ratification du Statut de Westminster, le Canada n’avait pas encore son indépendance internationale. Il avait la même politique étrangère que celle du Royaume-Uni. Par la suite, il ne participa qu’aux différentes missions de maintien de la paix à travers le monde (à quelques exceptions près). Le Canada ne s’est jamais vu refuser une place sur le Conseil de sécurité de l’ONU, à l’exception de l’année dernière. Ce n’est que depuis la prise de pouvoir de Harper que le Canada a maintenant une politique d’acquisition d’avions de combat à la fine pointe de la technologie qui sert principalement à faire des frappes préventives et non pas à assurer la défense du territoire. Le prix de cet achat qui ne cesse pas d’augmenter, il faut bien construire un discours pour le justifier. CQFD.

Pour revenir sur le changement de nom et de vocation du Musée canadien des civilisations, ce n’est qu’une autre tentative de changer le discours traditionnel canadien, dans le but de justifier des politiques rétrogrades et anachroniques. Ce sera maintenant un musée qui mettra de l’avant l’histoire militaire du Canada et de la fierté que nous devrions en retirer. Ce sera également un musée qui fera un retour sur le glorieux rôle de la Reine Elizabeth II pour le Canada.

Cet écran de fumée n’est rien d’autre que ce qu’il est : de la fumée. Il est intenable d’accepter, encore une fois, que le gouvernement Har-peur fasse tout en son pouvoir pour écraser le poids de la science, sinon pour la déformer et la mettre à son service. Il est impératif d’avoir des instruments objectifs qui nous permettent de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Cela vaut autant pour la science climatique que pour l’interprétation de l’histoire. Ces instruments doivent rester à l’abri des manigances politiques.

« Les sciences humaines d’aujourd’hui sont plus que du domaine du savoir : déjà des pratiques, déjà des institutions. » – Michel Foucault, Les mots et les choses

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