Une autre raison pour faire la grève

En ce moment, il y a près de 140 000 étudiants qui sont en grève générale illimitée au Québec. Ces 140 000 étudiants ont pris la décision de faire un hiatus à leur formation afin de dénoncer une situation porteuse et créatrice d’inégalité : la hausse des frais de scolarité. Historiquement, le système d’éducation, et non pas seulement au Québec, a eu comme mission d’aplanir les inégalités sociales. Pris dans un système capitaliste où les inégalités sont vues comme étant justes et même saines — merci l’héritage puritain anglo-saxon —, le seul moyen de progression sociale et de classe a été l’éducation. Le système ainsi fait s’est voulu méritocratique. Celui réussissant le mieux, peu importe son revenu familial, obtient les meilleures notes et ainsi les meilleurs diplômes et éventuellement un meilleur emploi. Il y a un point qui mérite un peu plus d’attention : il est faux de dire qu’inégalité d’opportunité est nécessairement possible sans une inégalité de condition. Pour démontrer ce fait, il sera intéressant de s’arrêter à la différence entre les deux concepts, pour ensuite se tourner vers la pensée de Gerald Cohen et terminer en la mettant en perspective avec le débat actuel.

Égalité de condition et de chance

En premier lieu, il est important de faire une distinction entre deux concepts qui sont souvent confondus ou mal interprétés : l’égalité de chance et l’égalité de condition. Dans un système libéral, l’égalité de chance pose le souhait que tout un chacun a la chance de réussir au même niveau et que c’est seulement la volonté et les dispositions naturelles qui sont reflétées dans l’ordre de classes de la société. Quand quelqu’un vit pauvrement, c’est qu’il n’avait pas les capacités naturellement pour réussir, ou encore pire qu’il a été trop paresseux pour faire les efforts nécessaires pour vivre décemment. Dans cette conception, il y a une déresponsabilitisation de la société et une surdétermination de la place de l’individu en fonction de sa seule capacité personnelle. C’est aussi dire que la société n’a aucun impact, ou à tout le moins marginal, sur la position sociale de l’individu.

Si cette conception de la réussite s’avérait véridique, les moyens qui sont en place actuellement pourraient être considérés comme étant efficaces pour entretenir cet état de fait. Ce débat va cependant plus loin, et il nous ramène à un élément plus fondamental du débat ontologique. Il en va de la définition fondamentale de l’homme comme étant intrinsèquement bon ou mauvais. Cette conception de la société tient pour acquis que l’homme soit mauvais dans sa nature. Qu’il faut absolument dissuader la paresse. Que l’homme cherchera toujours le moyen le plus facile et le moins demandant pour parvenir à ses fins. C’est pour cela que l’assurance-emploi est limitée et est structurée de façon à retourner les gens le plus rapidement vers le marché du travail, par exemple. C’est « l’homme est un loup pour l’homme » de Thomas Hobbes. L’État est seulement présent pour s’assurer que personne n’entrave la liberté d’un autre.

Sans poser l’hypothèse contraire, qui serait qu’au fond l’homme est fondamentalement bon, qui résoudrait immédiatement la question, mais qui est indémontrable à priori, il est possible de continuer à prendre en considération la nature individualiste de l’homme et poser plutôt l’hypothèse que l’individu n’est pas totalement libre dans ses choix et que la société et la condition dans laquelle il grandit sont issues d’un construit social entachant ses chances. C’est dire que l’égalité des chances que tous proposent et défendent est indissociable de l’égalité de condition. Pour se faire, il est intéressant de se tourner vers la pensée de Gerald Cohen.

Le socialisme de Gerald Cohen

Il était un philosophe marxiste né à Montréal dans les années 1940, dans une famille juive communiste. Après avoir fait son BAC en philopolitique à McGill, il a étudié en Angleterre avec Isaiah Berlin et Gilbert Ryle. Après du travail à University College, où il développa le marxisme-analytique, il devint titulaire de la Chichele Chair à Oxford 1985. Pour Cohen, il y a un esprit de progression entre l’égalité et la communauté. Dans l’esprit de son communisme, l’égalité des chances n’égale pas l’égalité des conditions. L’esprit derrière l’égalité de condition est l’esprit communautaire. L’égalité des chances est une chose, mais l’égalité des conditions c’est le pas de plus. Sans égalité des conditions, il semble impossible d’avoir une société où les gens ont un réel partage d’esprit de camaraderie, s’ils sont si éloignés de par leur condition de vie.

Selon Cohen, il y a 3 formes d’égalité d’opportunité, qui forme encore une fois une chaîne, ou chacun des principes socialistes anéantit un principe inégalitaire, et le suivant le précédant et un de plus.

  • Égalité d’opportunité bourgeoise : c’est celle que l’on connait de l’âge libéral classique. Cette EO enlève les contraintes sociales, autant formelles qu’informelles. Cette EO élimine les contraintes causées par l’assignation de droits et de perceptions sociales préjudiciables. (Ex. le racisme).
  • L’égalité libérale-gauchiste : protège contre les inégalités causées par des circonstances sociales, comme la naissance dans une famille bien nantie ou non, par l’éducation dans de bonnes écoles ou non, etc. De cette façon, ce sont uniquement les talents et les choix des gens qui déterminent leur condition d’existence.
  • L’égalité socialiste d’opportunité : corrige également les inégalités provenant des différences de naissance. Parce que, dans le fond, on ne choisit pas nos talents, est-il juste d’être discriminé en fonction de ceux-ci? Quand ce principe est appliqué correctement, ce ne sont plus que les choix et les gouts qui déterminent la condition d’existence de chacun. C’est dans cette situation qu’il fait la distinction entre le fait que chacun est payé le même salaire, mais que le choix d’être plus riche dépend du fait de vouloir plus travailler. Plus de travail = plus d’argent. Le choix de travailler et d’avoir un style de vie plus cher demeure un choix que l’on n’est plus forcé de prendre.

Ensuite, pour Cohen, il faut faire la différence entre les modes d’organisations socialistes, et les principes socialistes. L’égalité socialiste d’opportunité est compatible avec trois formes d’inégalité qu’elle essaie de combattre. Les deux dernières découlant du premier. La première n’est pas tant problématique, la seconde un peu et la troisième très problématique.

  • C’est la variété de préférence et de choix qui définit l’inégalité. Comme le fait de travailler plus ou moins pour avoir plus d’argent.
  • La deuxième forme d’inégalité découle de mauvais choix, ou de malchance.
    • Mauvais choix : un travailleur travaille et a un salaire, mais moins parce qu’il n’a pas fait une recherche exhaustive du marché du travail et il aurait pu avoir de meilleures conditions ailleurs. Ce fait n’est pas problématique en soi, il peut en découler certaines inégalités, mais le problème c’est lorsque celui-ci est jumelé au troisième principe.
    • La malchance : l’exemple du jeu. Chacun a 100 $, ils parient 50 $ sur pile-face. Un passe à 150 $, l’autre a seulement 50 $. Cette inégalité ne va pas à l’encontre de l’égalité socialiste d’opportunité. C’est chance est, selon Cohen, présente également dans le marché. Cependant, le jeu, on peut l’éviter; mais pas le marché.

Pour Cohen, certaines formes d’inégalités qui sont permises dans l’égalité socialiste d’opportunité devraient tout de même être interdites. Il ne faut pas permettre une distance entre les conditions des hommes. Lorsque celle-ci est permise, elle empêche le principe de réciprocité.

Est-ce possible?

La question est de savoir jusqu’à quel point les inégalités sont socialement tolérables. Pour Cohen, il va de soi qu’aucune ne l’est réellement. Conséquemment, c’est la question de la faisabilité et de la désirabilité qui se pose. Pour ce qui est de la faisabilité, il y a deux questions qui s’énoncent : les limites de la nature humaine et les limites de la technologie sociale. La nature humaine prise comme pessimiste, où l’homme est intrinsèquement mauvais et qui amène la question de la capacité d’être suffisamment généreux et coopératif. Est-il possible de mettre de côté la partie égoïste de l’homme et de lui permettre d’être généreux avec son prochain? Nous savons comment faire fonctionner le marché sur l’intérêt individuel, mais comment le faire fonctionner sur le principe de la réciprocité mutuelle; comment accumuler toute cette générosité? Même lorsqu’il est possible d’accumuler cette générosité, il reste un nombre important d’obstacles : juste l’idée préconçue qu’il est impossible de fonctionner sous un système socialiste en est un de taille. La vraie question est de savoir si ce système serait viable et stable.

Dans les faits, une partie importante de notre société fonctionne déjà sous le principe de la réciprocité et de la générosité. Il ne suffit que de penser à ceux qui sont médecins, infirmiers, professeurs, etc. Tout ce qui découle, d’une façon ou d’une autre de l’État providence. Le principal problème c’est l’infrastructure nécessaire pour faire fonctionner ce système, pas tant le principe en lui-même. Alors que nous savons comment faire fonctionner un système en hypertrophiant l’égoïsme, il reste encore à trouver comment le faire fonctionner sur la générosité. Cohen ne rejette pas l’efficacité du marché, il rejette les inégalités qui en résultent. Le problème devient donc de trouver le moyen d’avoir l’efficacité du marché, sans les incitatifs du marché. Le marché sert à deux choses : fonction d’information et fonction de motivation. C’est ce que représente le prix.

Le marché socialiste n’est peut-être pas aussi efficace que le marché socialiste réciproque, mais admettant qu’il est déjà une amélioration du point de vue social, c’est déjà cela. Malgré toutes les améliorations qu’il serait possible d’amener au marché, Cohen veut nous rappeler que le côté mal du marché perdure tout le temps. Il reste que le marché est basé sur des principes répugnants. Le marché reste un lien de confiance, non pas avec la personne avec qui nous faisons le commerce, mais dans son sentiment égoïste, son avidité et sa peur. En conclusion, le marché recrute des valeurs répugnantes pour une finalité désirable, mais qui produit des effets indésirables. C’est, comme le titre du livre de Bernard Mandeville : Private Vices, public benefits.

 

L’éducation, indissociable de la classe?

Comme un excellent essai le posait dans Le Devoir de la semaine dernière, Bourdieu aurait été contre la hausse. Il se trouve que l’éducation est maintenant symptomatique de la position sociale. L’intériorisation d’un habitus est particulièrement déterminée par le capital culturel, économique et social. L’augmentation des droits de scolarité ne serait qu’un instrument du pouvoir en place : « Notamment dans sa fonction de conservation sociale, ce qui la conduit à vouloir perpétuer l’inaccessibilité aux cycles supérieurs, entre autres par les droits de scolarité élevés. » La conception et l’application de l’éducation en ce moment sont donc contraires à une réduction de l’écart entre les classes. Les États-Uniens sont d’ailleurs en train de s’en rendre compte. Dans le blogue de Thomas B. Edsall (http://campaignstops.blogs.nytimes.com/2012/03/12/the-reproduction-of-privilege/?ref=opinion), il fait la recension de la question du point de vue des États-Unis. Ces deux graphiques résument très bien la situation.

Dire que les résultats à ces tests, qui ne sont pas parfaits bien entendu, ne sont pas en corrélation… Ces tests standardisés sont hautement déterminants pour l’acceptation à une université de qualité. Ici, on note également le taux de réussite du baccalauréat en fonction des quartiles du revenu familial. Un dans le quartile le plus élevé a 10 fois plus de chance de terminer son baccalauréat avant l’âge de 24 ans, qu’un enfant provenant d’une famille défavorisée.

 

Il y a fort à douter que la situation soit aussi dramatique ici, mais il y a fort à parier qu’en prenant le chemin de la hausse des frais de scolarité, nous entrons dans un chemin de dépendance qui pourrait nous mener à des résultats semblables. Il est peut-être temps de transcender et de dépasser notre animalité. La dernière phrase de son livre Why not Socialism? est d’ailleurs parlante : « Socialism is humanity’s attempt to overcome and advance beyond the predatory phase of human development »

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1 commentaire
  1. André « canard assoiffé » a dit :

    Une des conséquences directes de la hausse des frais de scolarité est la nécessité pour les étudiants moins aisés de travailler davantage pour pouvoir payer leurs études. Ainsi, moins de temps sera consacré à la lecture et l’étude, ayant des effets néfastes sur les résultats scolaires de ces gens.

    Que faire pour éviter que les étudiants issus d’un milieu social plus aisé ait la possibilité d’étudier à sa guise, alors que les étudiants plus pauvres devront faire un choix déchirant entre le travail et les études? De plus, quelles valeurs privilégions-nous comme société: l’instruction ou la compétitivité économique? Il faut rappeler que l’un peut aller avec l’autre, un société en grande majorité fortement instruite peut développer plus facilement des sources de revenus et de débouchés économiques qu’une société peu instruite et docile.

    Une valeur primordiale, sur laquelle aucun compromis doit être fait, est l’éducation. C’est en s’instruisant qu’on peut réfléchir par soi-même, et mieux s’adapter aux aléas socio-économiques d’un système en pleine mutation. Comme je le dis souvent, l’investissement en éducation peut être vu comme un investissement en recherche et développement dans tous les domaines scientifiques.

    Cessons donc de rechercher la bonne gouvernance et la compétitivité économique par l’élitisme académique programmé et l’attrait des IDE, par définition temporaires. N’ayons pas peur de développer notre savoir-faire par l’instruction de tous les Québécois, projet compatible même avec notre conception individualiste de la société.

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