L’importance de la responsabilité intellectuelle

Au-delà de la simple définition du concept et des tentatives de mieux cerner ce qu’est la responsabilité intellectuelle, une façon bien claire d’en comprendre un peu plus la portée, sera de juger de son utilité, de sa raison d’être. Pour ce faire, il sera intéressant de se pencher sur ce que Tony Judt, probablement un grand intellectuel lui-même, pense du sujet dans son ouvrage La responsabilité des intellectuels ainsi qu’un autre ouvrage de Michael Walzer sur le sujet : Company of Critics; mais avant, il sera également très pertinent de s’attarder au travail de certaines de ces personnes que l’on pourrait qualifier d’intellectuels dans l’histoire récente. Il n’est jamais plus facile de comprendre qu’avec des exemples.

Il est toujours intéressant de voir toute la diversité d’écrits que l’on peut trouver sur le sujet de la responsabilité morale, de la responsabilité collective, de la responsabilité scientifique. On traite cependant trop peu de la responsabilité intellectuelle. Sa conception est souvent vague et contradictoire. Plusieurs personnes s’appellent être des vrais porteurs d’une responsabilité qui les transcende, qui leur permet d’affirmer qu’ils ont fait l’effort de dire que tout n’est pas si simple, que parfois il faut faire le pas supplémentaire et faire preuve d’acharnement et de justesse dans l’adversité. Un intellectuel responsable, selon Chomsky, doit être à tout prix un défenseur de la vérité et il doit dénoncer le mensonge et c’est son devoir de prendre cette responsabilité. Pour Walzer, il est clair qu’il faut ancrer cette responsabilité dans la pratique et qu’il faut maintenir uniquement une distance raisonnable de cette vérité – à être mesurée dans la pratique elle aussi – afin d’avoir un regard englobant, mais être suffisamment proche pour être écouté.

L’analyse de Tony Judt, un francophile professeur à la New York University, se concentre plutôt sur la notion de responsabilité politique. Il s’y intéresse particulièrement en France, car les intellectuels y ont toujours occupé une place prédominante dans les débats :

« … ils comptaient [les intellectuels]en France et parce que les responsabilités morales qui découlaient des engagements politiques étaient plus facilement associées aux intellectuels, étant donné l’accent qu’eux-mêmes mettaient sur la dimension éthique de leurs choix […] l’abandon du jugement et de l’initiative individuelle, au nom de la responsabilité politique »

Cette conception est particulière, mais pas très différente de ce que Chomsky semble espérer des intellectuels. Il y a un abandon du jugement populaire et de l’imposition académique habituelle, ou bien des courants jugés comme étant dominants. Les choix éthique et politique se font sur une base individuelle. Ils prennent la responsabilité individuelle de leur position et prennent acte devant ce qu’ils jugent, eux, comme étant non-éthique ou immoral.

Judt fonde son livre dans l’idée que la période 1935 à 1975 fut une période d’irresponsabilité morale et politique, par le support de nombreux intellectuels au fascisme des années 1930 et à l’appui inconditionnel de certains autres au communisme. Son exemple patent est Jean-Paul Sartre qui appuya sans se questionner les régimes communistes, jugeant que toute action pour tendre vers la révolution communiste se justifiait d’elle-même, et c’est sur cette base qu’il ignora toutes les exactions de l’URSS, les actes de tortures, d’aliénation des droits et des libertés, etc. Pour cela, Judt considère Sartre comme étant irresponsable intellectuellement. On peut appuyer ce fait par l’interprétation que Walzer en ferait : comme quoi c’est bien beau d’avoir des idéaux que l’on veut défendre, mais une approche théorique systématiquement imbriquée n’est pas un gage de rectitude morale. Sartre aurait probablement dû privilégier une approche pratique et étudier au cas par cas chacune de ses positions et juger si les actes immoraux sont réellement permissible dans le cadre de l’avancée de la gauche et du communisme. En prenant en considération chacune des situations en elle-même, probablement qu’il ne se mériterait pas le chapeau d’irresponsable.

En contre-exemple de Sartre, Judt prend Léon Blum, Albert Camus et Raymond Aron comme des exemples d’intellectuels ayant fait preuve d’une responsabilité exemplaire.

« Tous trois ont joué un rôle important en France de leur vivant, mais tous trois ont vécu légèrement en porte à faux par rapport à leur contemporain […] leurs opinions et leurs déclarations étaient souvent en contradiction avec leur temps et leur place. Et, à certains égards, ils étaient également des étrangers. »

Ce qui est particulier de ces hommes, ce n’est pas tant leur capacité à se lever contre les personnes politiques ou intellectuelles qui s’opposaient à eux, « mais contre leur propre bord ». Ils n’ont pas eu peur de se lever contre ceux qui étaient d’accord avec eux habituellement, mais qui dans certains cas méritaient tout de même d’être dénoncés.

Albert Camus, n’étant pas de naissance française, mais algérienne, se fit longtemps critiquer pour son attachement indissociable aux pieds noirs, mais malgré son éducation modeste, il fut considéré comme « le compagnon et le contre-point de Sartre de Simone de Beauvoir – ce qui lui manquait en puissance de feu intellectuelle, il le compensait largement par le charisme et la crédibilité morale ». Il était un ardent défenseur de la multiplicité des vérités. Il chercha en vain à limiter le relativisme politique et historique de son époque et par ce fait même il se trouva dans la position qu’il n’aimait pas, celle de juge de la morale publique. Ce rôle d’autorité le mettait mal à l’aise par sa méfiance de toute forme de pouvoir et de la nécessité de la révolte – d’où le titre de son célèbre essai L’homme révolté. C’est un trait qui en fait indiscutablement une personne à être apte à la responsabilité. Le rejet de l’autorité dénote une certaine volonté de se distancer et de pouvoir rester critique. Il devient rapidement difficile d’être son propre critique, il y a très peu de légitimité à être le juge et l’accusé. En même temps, Camus restait, jusqu’au milieu des années 1950 à tout le moins, une personne grandement estimée par le public, mais également par ses pairs; critère essentiel au critique social pour lui permettre de se faire entendre, car : à quoi bon crier, si personne ne vous écoute.

« À la raison, Camus préférait la responsabilité. En fait, ses écrits témoignent d’une éthique de la responsabilité délibérément opposée à l’éthique de la conviction qui caractérisait et stigmatisait ses contemporains ». Ce deuxième critère, à la lumière de ce qui a déjà été démontré, est essentiel. Il n’est pas nécessaire, ni même souhaitable d’avoir des convictions inébranlables. Ce qui compte, c’est de pouvoir peser les situations en elles-mêmes et pouvoir poser les actions qui s’imposent, mais surtout prendre responsabilité pour elle et ce peu importe le prix. Il s’attira les foudres de Sartre et Camus paya le prix fort en rejetant le communisme. En ne prenant pas position sur le conflit algérien, car aucune solution ne respectait intimement les impératifs moraux nécessaires à la prise d’une position dans cette situation, il s’attira les foudres des intellectuels pro-indépendance à tout prix; mais ce prix Camus n’était pas prêt à le payer.

Walzer s’attarda également à la critique sociale de Camus, particulièrement pour défendre sa position ambivalente sur cette question algérienne. De Beauvoir le critiqua longuement sur son incapacité à se détacher de son héritage de pied noir, tout comme Sartre qui y voyait là une incapacité intellectuelle, considérant que le détachement était une partie primordiale de la démarche philosophique, à l’image de la sienne et de sa capacité à se détacher de sa situation de bourgeois pour critiquer ces derniers et ensuite joindre la lutte communiste. La perspective de Camus était grandement ambivalente et représentait une tension forte : « He could not join Sartre and de Beauvoir in supporting the FLN; nor could he support the pied noir ultras, committed now, to the point of no return, to policies he had opposed all his life ». Cette tension était irrésoluble pour Camus, la vérité n’étant ni d’un côté, ni de l’autre; il prit action de son devoir et de sa responsabilité et il se réduit au silence de l’ambivalence. Au risque de briser son authenticité, il prit la seule solution qui était responsable à ses yeux, ne rien faire et ne rien dire. Pendant tout ce temps, il ne perdit pas sa connexion avec la population. Il fut toujours incapable de se séparer des pieds noirs. Alors qu’il vivait en France, il décrivait l’Algérie comme s’il y était, et il parlait de la France comme s’il en était à l’extérieur.

Bref, distance connectée, recherche de la vérité, prise de responsabilité, considération et raisonnement pratique et authenticité sont toutes des caractéristiques que l’on peut attribuer à Camus et qui ont faites de lui un intellectuel responsable et un digne représentant de cette espèce d’homme moraliste qui n’a pas eu peur de se tenir debout face à l’adversité et à l’absolutisme de leur époque. La responsabilité intellectuelle reste malgré tout un élément sous-estimé du débat intellectuel aujourd’hui. Face à la prédominance de la responsabilité scientifique et à son « hold-up » du concept de responsabilité, il est du devoir de ceux qui sont réellement responsables de se tenir debout et de dénoncer les tissus de mensonges sur lesquels se fondent nos sociétés de nos jours. La tentative de vouloir scientifiser ce qui ne peut pas l’être, tenter de vouloir unifier ce qui ne saurait l’être; c’est une problématique à laquelle il faut s’attaquer. Face à la si grande et magnifique complexité humaine, il est improbable et même naïf de vouloir la systématiser et la théoriser. Il est rassurant de croire que l’on peut maîtriser une théorie, qu’il est possible d’être en contrôle de la vie, mais la réalité est beaucoup plus complexe. La démarche et la réflexion pratique se doivent d’être mises de l’avant. Étant impossible de trouver des réponses absolues, il faut à tout le moins tenter de trouver les réponses les plus appropriées à chacune des situations qui se présentent à nous.

Face à l’esthétisation de notre société, la vérité prend un sens relativisé où il n’y a plus d’absolu, plus de moralité; non plus de responsabilité, non plus d’imputabilité. Il n’est plus hors de l’ordinaire de voir des gens dans la sphère publique se tromper ou même tromper volontairement et s’en remettre comme si de rien n’était. C’est ici que des figures d’exception se hissent de la masse et font preuve d’un caractère inébranlable et se dressent comme des modèles d’intégrité et de prise de responsabilité. C’est une chose de proposer des réponses, c’est une autre d’être prêt à accepter ses torts. Dans une société où tout va de plus en plus vite, il faut prendre le temps de se distancer, de prendre les situations une à une, de chercher la vérité, de rejeter le mensonge et de s’imputer des responsabilités par notre position et nos devoirs. Les intellectuels responsables sont là et sont essentiels pour amener une vision différente du monde et nous remettre en question, nous et nos préjugés. Être à la recherche d’une intégrité et d’une authenticité, ces êtres qui ne sont pas si différents de nous ne cherchent pas l’absolu, sinon l’absolu responsabilité.

Voici la liste des différents ouvrages desquels je me suis inspiré.

Chomsky, Noam. 1967. « The Responsibility of Intellectuals ». New York Review of Books 8 (3).

Chomsky, Noam. 2011. « The Responsibility of Intellectuals ». Boston Review of Books 2011 36 (5).

Judt, Tony. 2001. La responsabilité des intellectuels – Blum, Camus, Aron. Paris : Calmann-Lévy.

Walzer, Michael. 1987. Interpretation and Social Criticism. Cambridge : Harvard University Press.

Walzer, Michael. 1988. Company of Critics. New York : Basic Books, Inc..

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