De l’importance de faire la grève

L’affrontement qui est en cours entre les étudiants et le gouvernement Charest est en train de devenir un classique. Un gouvernement libéral favorisant la sous-traitance, le patronat et les classes riches de la société souhaite imposer une hausse drastique des frais de scolarité. Il va sans dire que le rapport de force est fondamentalement déséquilibré. Le gouvernement est celui qui a la possibilité, à lui seul, de résoudre le problème, ou bien de maintenir la ligne dure. Il est également celui qui a le contrôle des moyens de répression (monétaire, policier, etc.). De plus, il a la chance de convaincre les gens que ce geste va dans le sens du bien de tous, d’autant plus qu’il a été démocratiquement élu. Considérant que toutes ces raisons sont insuffisantes pour permettre une augmentation de la sorte; considérant que le gouvernement n’a pas la légitimité nécessaire; considérant que des solutions alternatives viables sont envisageables; la grève est donc le moyen ultime de désapprobation et le dernier moyen restant aux étudiants pour faire entendre raison au gouvernement.

Le gouvernement part du constat que l’éducation postsecondaire doit être une marchandise aliénée comme les autres, et non un droit fondamental. C’est cette conception qui est à la racine de la divergence entre les étudiants et le gouvernement. Cette question pourrait presque être qualifiée d’ontologique, dans le sens où il serait très difficile de faire changer d’avis une personne sur une question aussi sensible et profonde. Cependant, il est intéressant de mentionner que la Charte canadienne fait mention du droit à l’éducation, dans la langue de la minorité, mais cette mention sous-entend dans l’esprit de la loi que l’accès doit être permis à l’éducation, et ce, sans discrimination. De plus, la Charte québécoise des droits de la personne sous-entend également que l’accès à l’éducation doit être régi par les mêmes normes que l’accès l’égalité. Finalement, même la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 spécifie déjà que : « Toute personne a droit à l’éducation […]; l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite. » La marchandisation de l’éducation est un phénomène nocif pour la société. Le jour où les conseils d’administration des universités ne se rencontrent plus pour discuter des orientations de recherches de l’université; mais plutôt pour gérer les parts de marché, il y a un grave problème. Cette logique marchande mènera peut-être même à la disparition de la recherche fondamentale et des disciplines ne rapportant pas des revenus à court terme.

Nous voici donc devant un dilemme : un nombre important de membres de la société croit que l’éducation devrait rester très fortement abordable, voir gratuite; tandis qu’une autre frange importante de la société croit que l’éducation est un investissement. Compte tenu de la souveraineté de la nation, il va de soi que c’est à elle à prendre la décision. C’est cependant ici que se pose la problématique de la démocratie représentative. En 2008, le gouvernement Charest fut élu majoritaire, avec le mandat d’augmenter les frais de scolarité jusqu’en 2012 par tranche de 100 $. Ce ne fut pas une surprise. La surprise fut au budget 2010 lorsque le gouvernement décréta une augmentation de 75 % des frais de scolarité en 5 ans. Le gouvernement n’a jamais eu le mandat pour mettre en place une telle mesure. Étant donné l’importance que revêt l’éducation aux yeux des différentes chartes, une question sociétale si majeure se devrait d’être mise à référendum, ou bien si le gouvernement était si convaincu qu’il agit pour le bien de la population, il devrait en faire un enjeu électoral. Cela nous amène à nous poser la question de la nature de notre système démocratique. Le gouvernement est-il élu dans le but de représenter et de faire l’agrégation des différents intérêts dans la société; ou bien, est-il là pour nous imposer sa vision des choses et aux 4-5 ans, la population donne son accord sur le constat général ou non. Il semble que ce soit une question qui est fondamentale à soulever.

Il est bien évidemment facile de critiquer la position adoptée par le gouvernement, diront certains, mais y a-t-il des alternatives? Bien entendu, une panoplie. Il ne serait pas exagéré de dire que la situation financière précaire du gouvernement n’est redevable qu’à lui. Lorsque le gouvernement clama qu’il allait régler le déséquilibre fiscal, il y eut un transfert de 700 millions au Québec. Cet argent a été transformé en baisses d’impôt pour les entreprises et les particuliers aux revenus les plus élevés. Lorsque le gouvernement conservateur baissa la TPS, pourquoi le Québec a-t-il pris tant de temps avant d’occuper ce champ fiscal laissé libre (en augmentant dans la même proportion que la baisse la TVQ; cela ne change rien pour les consommateurs, mais augmente les revenus de l’État)? Pourquoi alors que le gouvernement Harper baisse depuis 2007 le taux d’imposition des entreprises, le faisant passer de 19 % à 15 %, le gouvernement québécois n’occupe-t-il pas ce champ laissé vide – on parle ici de 330 millions par point d’imposition sur les revenus des entreprises supplémentaires (source et calcul fait à l’aide des documents des Comptes publics 2010-2011 consolidés du Ministère des Finances du Québec)? En augmentant du 4 % libéré, il serait possible d’avoir une éducation de même niveau, mais la contribution étudiante serait abolie (gratuité scolaire). Compte tenu du fait que les entreprises sont les premières bénéficiaires d’une population bien formée, il va de soi qu’une contribution plus juste de leur part n’est pas à écarter.

Il faut mettre de côté la vieille idée reçue que les baisses d’impôts stimulent la croissance. Il a été démontré à de nombreuses reprises depuis la fin des 1980, que les baisses d’impôts finissent rarement dans l`investissement productif, mais ces revenus supplémentaires finissent dans des hedgefunds spéculatifs (voir le bouquin d’Alain Deneault Faire l’économie de la haine chez Écosociété) ou l’article d’Éric Pineault (http://www.ledevoir.com/politique/canada/321040/baisse-d-impot-aux-entreprises-une-baisse-d-impot-pour-des-milliards-qui-dorment). Il y aurait 28 % des liquidités des entreprises, augmentées par les baisses d’impôts, qui servent à engraisser ces fonds spéculatifs. La façon la plus simple de représenter le phénomène, c’est aussi de dire qu’un dirigeant d’entreprise ayant fait plus de profit n’achètera pas plus de bleuets, de sirop d’érable ou de voiture GM fabriquée en Ontario. Il va acheter une Mercedes, un sac Louis Vuitton, etc. On repassera pour l’investissement local.

La problématique des revenus du gouvernement du Québec est plus large que ces simples débats. Le gouvernement Charest, avec son pseudo Plan Nord, est réellement à un tournant important. Le gouvernement doit comprendre que tant que nous serons propriétaires des ressources naturelles, ce sera nous qui aurons le gros bout du bâton. Ces ressources ne s’en vont nulle part, à moins que le gouvernement impose un pourcentage de redevance dérisoire, tout en n’exigeant pas que la transformation (l’étape où il y a réellement une création de la richesse) se fasse ici. Pourquoi ne pas reprendre l’audace du PLQ de Lesage, celui qui nationalisa l’hydro-électricité et en fit un symbole de fierté pour toute la population?

Au final, nous nous retrouvons devant un gouvernement qui a fait le choix délibéré et non approuvé par la population souveraine, de favoriser les entreprises et d’imposer un fardeau supplémentaire à la classe moyenne, déjà en voie d’extinction, et pauvre. L’éducation a longtemps été vue comme étant le moyen par excellence de la mobilité sociale. Cela peut uniquement se concrétiser lorsque les coûts sont très faibles ou inexistants. L’essai publié dans Le Devoir du samedi 3 mars est éloquent lorsqu’il défend l’idée que Pierre Bourdieu, très grand sociologue français et homme d’implications, aurait porté un carré rouge aux côtés des étudiants (http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/344229/le-devoir-de-philo-pierre-bourdieu-porterait-un-carre-rouge). L’intériorisation d’un habitus est particulièrement déterminée par le capital culturel, économique et social. L’augmentation des droits de scolarité ne serait qu’un instrument du pouvoir en place : « Notamment dans sa fonction de conservation sociale, ce qui la conduit à vouloir perpétuer l’inaccessibilité aux cycles supérieurs, entre autres par les droits de scolarité élevés. »

Xavier Lafrance n’aurait jamais cru si bien dire lorsqu’il cita la Constitution française de 1793, lors d’une manifestation devant l’Assemblée nationale cette semaine, article 35 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » C’est dire, lorsque le gouvernement aliène le droit de la population à s’éduquer convenablement, c’est son droit, et même son devoir, de faire la grève et tout autre moyen alternatif qui seront jugés nécessaires pour l’atteinte d’une société juste.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est un peu plus claire dans son premier article : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ».

Le jour où on me montrera l’utilité d’aliéner, d’humilier, de paupériser une large frange de la population, dans le seul but de concentrer le capital entre un nombre toujours plus réduit de mains; la gauche n’aura plus sa raison d’exister, entre temps…

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