Le tour du chapeau Harper

Comme nous l’a enseigné la sagesse populaire : « Jamais deux sans trois ». C’en est presque devenu ridicule, ou bien même triste, de regarder les nouvelles concernant le gouvernement Harper.

–         Il y a une semaine, monsieur le sénateur Boisvenu faisait une déclaration-choc. Il propose de donner aux personnes jugées coupables de meurtre au premier degré l’opportunité de se pendre dans leur cellule avec une corde.

–         Lundi, un député d’arrière-ban du parti au gouvernement propose de revoir la conception que l’on a d’un enfant et du moment de sa conception, ayant pour effet direct d’ouvrir toute grande la porte à la recriminalisation de l’avortement.

–         Mardi (hier), on apprend de la bouche du ministre de la Sécurité publique que la nouvelle vision du gouvernement canadien en matière de torture contient maintenant un nouveau volet : « Dans des circonstances exceptionnelles où il existe une menace à la vie humaine ou à la sécurité publique », il sera maintenant possible pour le SCRS de prendre en considération des informations qui auront été acquises sous la torture.

 

Nous assistons vraiment à une redéfinition de la position que le gouvernement devrait avoir sur des questions assez sensibles. Alors que pour plusieurs, ces débats n’étaient pas terminés dans l’opinion publique, ils étaient conclus au niveau législatif. C’est bien ce que le gouvernement Harper semble vouloir changer. La position que le gouvernement essaie de prendre sur l’avortement est particulièrement idéologique et a probablement comme seul intérêt de satisfaire sa base électorale dans l’Ouest canadien. Ce qui peut rendre encore plus cynique, c’est que le gouvernement avance à visage couvert. Il est difficile de s’enlever l’impression que le sénateur Boisvenu et que le député Woodworth ont agi de façon télécommandée par le gouvernement, pour tester l’opinion publique en quelque sorte. Monsieur Boisvenu est sénateur, c’est une autre histoire (qui a déjà été traité – voir Du débat de la peine de mort), mais avec la prise incroyable que Stephen Harper a habituellement sur son caucus et la discipline de fer qu’il impose à toute son équipe, il est très peu probable que M. Woodworth s’en soit échappé. Quand le gouvernement dit ne pas vouloir rouvrir le débat, il nous est possible d’en douter. Auparavant, la constitution de la Chambre aurait permis qu’une mesure de la sorte émerge comme projet de loi privé et meure rapidement. Maintenant qu’une très grande partie de la Chambre est dans le giron de la droite, il se pourrait bien qu’une mesure de la sorte survive jusqu’à l’étape du vote. La mesure passerait, non pas grâce au gouvernement, mais grâce au Parlement. Le gouvernement pourrait s’en déresponsabiliser rapidement au besoin.

 

La question du jour est autrement plus complexe qu’elle est déjà en application. On apprend que depuis 2010 cette mesure est mise en application par le SCRS. Bien sûr, la situation existait avant 2008, mais on croyait que depuis que la question avait été portée aux yeux de la Chambre, elle avait été réglée. D’autant plus que le Canada est signataire de la Convention contre la torture. Cependant, depuis la fin de l’année 2011 et le rejet du Protocole de Kyoto, on sait ce que vaut la parole canadienne à l’international. Cette position en plus d’être internationalement proscrite (la convention faisant même cas du fait qu’aucune situation exceptionnelle ne saurait justifier l’utilisation de la torture) est moralement et pratiquement indéfendable. Bien sur, le fait que ce ne soit qu’une convention internationale pose le problème de l’absence d’un Léviathan au niveau supranational, mais bon c’est une problématique que le gouvernement Harper utilise à son avantage. L’obsession sécuritaire qui s’est emparée du gouvernement actuel est déroutante. Bref, pour suivre je vais faire une courte recension du débat philosophique sur la question afin de donner une idée de quelques visions possibles sur la chose.

 

Jeremy Waldron, Michael Walzer et Charles Blattberg se sont penchés sur la question. Waldron, dans What are moral absolutes like? pose la question ainsi : Que faire lors d’un scénario où une bombe va exploser et tuer des millions de personnes dans 2 h, cependant nous avons capturé le terroriste, mais il ne veut pas parler? Devons-nous succomber à la pression et tenter de le torturer pour obtenir des informations nous aidant à désamorcer la bombe? Outre les oppositions habituelles (qui incluent le fait que les informations obtenues sous la torture sont rarement fiables, etc.), Waldron dénonce rapidement l’approche utilitariste où on ne fait que peser le bien et le mal engendré par une telle action. Il dénonce aussi la notion critique de l’exemple, comme quoi on ne se trouve jamais dans une situation de la sorte. Les situations réelles sont toujours moins critiques (on parle souvent que de quelques vies, etc.). Waldron en vient rapidement à retourner la torture sous la forme négative. Pas que l’on ne devrait pas torturer, mais plutôt que l’on a le droit à ne pas être torturé. Finalement, il apporte également la question de savoir : que doit-on faire avec ceux qui auront permis cette torture. Il pose alors la problématique des mains sales, à laquelle Walzer et Blattberg vont s’attaquer.

 

Pour Walzer, cette problématique est très importante. Pour lui, il y a 3 positions qu’il est possible d’adopter. Une position néo-classique où c’est l’utilitarisme qui domine, comme chez Machiavel, où lorsque le bien qui sera obtenu surpasse le mal, celui qui a pris la décision a les mains propres. Cependant, cette position ne libère pas la culpabilité morale de celui qui commet l’acte. La seconde position est la position protestante de Weber. L’homme qui a les mains sales sera un héros tragique. Il n’est plus appelé par une entité suprême, il est seul dans le monde. Finalement, la troisième position est celle de l’absolutisme moral de Camus. Pour lui, les actions des politiciens, ou de celui qui prend la décision ont des limites. Lorsque quelqu’un brise la loi, l’État le punit, mais lorsque c’est l’État qui enfreint la loi, qui le punit? Il semble qu’il n’y a aucune entité à qui nous pouvons donner la responsabilité de faire appliquer la pénitence nécessaire. C’est la position qui est préférée par Walzer. Pour chaque crime, même s’il a mené à un bien, il se doit d’être puni conséquemment. C’est la seule façon de garder un certain contrôle. Si nous ne voulons pas que trop de règles soient brisées, c’est la seule façon de procéder. C’est aussi la raison pourquoi Camus est souvent pris comme un extrémiste. Il décide de maintenir ses standards moraux les plus élevés possible et ils doivent le rester.

 

Pour ce qui est de l’approche de Charles Blattberg, il critique l’approche de Walzer dans son texte Dirty Hands. Pour Blattberg, une approche théorique à la Walzer est problématique, car elle voit le problème de la torture comme un conflit de valeur et non pas comme un paradoxe à résoudre. Pour un philosophe pratique comme Blattberg, il va de soi que les valeurs sont incommensurables (qu’il est impossible de les hiérarchiser, que l’on ne peut pas choisir entre la justice ou la liberté par exemple) et que la problématique des mains sales se doit d’être abordée différemment. Pour résumer rapidement, il y aurait trois positions possibles :

–         Théorique : on évite d’en parler et on fait ce qu’il faut selon la loi qui a été adoptée

–         Pratique : l’éthique s’invite et il faut trouver un politicien avec une force morale suffisante pour ne pas tomber dans la pente glissante et prendre les décisions qui s’imposent.

–         Paradoxale : il faudrait punir le décideur? Mais si c’est un élu représentatif, ne sommes-nous pas tous coupables d’une certaine façon?

 

Bref, ce panorama donne une petite idée des débats qui habitent une question comme la problématique de la torture, et ce, même dans des cas extrêmes. D’un côté, Camus dirait que si on laisse la voie ouverte à des exceptions, on marche sur la pente glissante où on ne peut que glisser de plus en plus bas et se mettre à utiliser la torture plus fréquemment par manque d’effet dissuasif. De l’autre, il y a la position utilitariste qui propose de peser le bien et le mal et de prendre une décision en fonction du contexte. Cette position peut s’avérer dangereuse, car on se retrouve à quantifier la vie des gens et à juger laquelle vaut le plus. Entre les deux, il y a différente position intermédiaire. Plus personnellement, je penche plutôt du côté de l’absolutisme moral d’Albert Camus. C’est la seule façon de garantir les libertés pour tous et de ne pas tomber dans l’arbitraire et dans l’utilitarisme. Les positions intermédiaires sont insuffisantes. D’autant plus, que rien ne garantit la réussite de ladite torture…

 

Ce qui est évident, c’est que comme société nous avons choisi de ne jamais torturer en aucun cas et nous avons signé une convention internationale stipulant que nous allions nous plier à ce principe. Harper n’a même pas attendu de rouvrir le débat sur la place publique, comme il compte apparemment le faire pour la peine de mort et l’avortement. Il a pris l’initiative unilatéralement de changer la politique canadienne sur la question, et c’est cela qui est doublement choquant.

 

 

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3 commentaires
  1. André « canard assoiffé » a dit :

    Hier, j’ai observé les tractations médiatiques d’un ancien député québécois, aujourd’hui à l’antenne d’une chaîne de télévision généraliste. Il se penchait notamment sur la question suivante: « Est-ce que la droite est démonisée au Québec? »
    À l’aide de Mathieu Bock-Côté, ou le-sociologue-qui-donne-son-opinion-sur-des-sujets-politiques, il en est venus à la conclusion que l’ADQ n’a pas obtenu la chance de se faire valoir à cause des « attaques de la gauche » et que ce parti ne ressemble pas au PCC ou à la droite néolibérale.

    En ce qui concerne la couverture médiatique, j’ignore dans quelle planète vivent-ils puisque le biais médiatique actuel favorise grandement la droite (Empire Quebecor, V, La Presse, etc. vs JF Lisée, Le canard déchaîné). D’après le sociologue, la gauche québécoise s’est appropriée les « valeurs québécoises » et les instrumentalise pour définir la droite comme étant «anti-québécois» et prônant un retour à la grande noirceur.

    Cette émission est un exemple clair de biais médiatique favorisant la droite, contre lequel il faut lutter. Des fois, je me demande s’il faut censurer certains extrémistes bénéficiant d’une trop grande plate-forme.

    • Tout à fait d’accord, ce qui est drôle c’est que les gens de la droite réponde exactement l’inverse…

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