De l’importance de la liberté de la presse

La mort annoncée de la démocratie

Dans notre système parlementaire, l’expression par le scrutin est la seule action politique qui est donnée systématiquement à tous les gens en âge et en état de le faire. Devant l’immensité du territoire sur lequel nous vivons ensemble, devant la complexité de plus en plus grandissante des débats auxquels nous sommes confrontés : il nous faut un enquêteur toujours à l’affut, un informateur loquace. Il nous faut une entité à même de nous informer, de mettre en perspective cette information et de la critiquer lorsque nécessaire.

Le fait qu’une majorité toujours croissante de la population ne s’intéresse plus à la question politique et ne se sent plus habitée par ses affaires et ses passions est un constat triste pour notre société. Il est maintenant impossible de nier qu’il y a une régression palpable de l’avancement de notre collectivité pour la majorité de ses citoyens. Il va sans dire que la concentration incroyable de la presse entre quelques mains (pour ne pas dire seulement 2 paires de mains) et l’épuisement de ce pouvoir de renseignement n’est pas étranger à la tendance actuelle.

La presse constitue le quatrième pouvoir dans notre société. C’est la responsable de mettre en lumière les actions complètes du gouvernement, de porter un jugement juste et critique des deux côtés de la médaille. L’angle d’analyse de l’information, tout autant que le choix de ne pas traiter une information, est un choix éditorial qui a une répercussion importante dans la perception que les gens ont d’une problématique ou d’un débat. Il est correct et même sain qu’un journal ait sa ligne éditoriale de traitement de l’information, ses chroniqueurs et son équipe d’éditorialistes régulière. Cependant, le problème se situe lorsque le nombre de journaux (ou de médias) se trouve grandement limité. La concentration des journaux au Québec, et même au Canada, est inquiétante. Comment serait-il concevable d’avoir un débat tempéré de société lorsque plus de la moitié des lecteurs ont comme possibilité de lecture qu’un journal provenant de deux conglomérats recueillant plus de 50 % du lectorat adulte de la province?

Depuis la Révolution française, et même probablement avant, la presse a toujours constitué un organe capable d’informer et de mobiliser les foules. Alexis de Tocqueville, grand homme qu’il fut, reconnut rapidement l’importance de la liberté de presse et de la prolifération des journaux aux États-Unis comme étant l’une des causes de l’accroissement de sa démocratie :

« Un journal n’a pas seulement pour effet de suggérer à un grand nombre d’hommes un même dessein; il leur fournit les moyens d’exécuter en commun les desseins qu’ils auraient conçus d’eux-mêmes… […] Un journal ne peut subsister qu’à la condition de reproduire une doctrine ou un sentiment commun à un grand nombre d’hommes. Un journal représente donc toujours une association dont ses lecteurs habituels sont les membres. »

Si les journaux sont essentiels au développement de la démocratie et à son maintien, on peut se questionner sur le symbolisme de son affaiblissement pour l’avenir de notre démocratie. La surconcentration des médias n’a pas seulement comme conséquence d’empêcher le débat ouvert et public en limitant le nombre d’interlocuteurs, elle a également comme effet immédiat de rassembler un nombre toujours plus grand de personnes et de donner une légitimité à son propre mouvement. L’effet direct sera que les choix subséquents, une fois un journal implanté, se légitimeront d’eux-mêmes. La transition ou l’évacuation d’une affaire se verra alors comme un fait normal et justifiable. Ce fait étant répréhensible en lui-même, il autorise pire encore lorsque l’escalade de la concentration de la presse soumet la liberté de l’information au pouvoir tentaculaire de l’argent. Dans un monde, où tout bouge en crescendo, les gens n’ont plus la possibilité de cueillir des données à la source même. De là l’importance des médias et des journaux. Ils permettent de souder les liens sociaux, de pallier les manques de notre génération. Où il y a de la vente, il y a possibilité de faire de l’argent. En 1945, Francisque Gay (directeur de la presse au secrétariat général de l’information de la France) déclarait solennellement : « il est un point sur lequel, dans la clandestinité, nous étions tous d’accord, c’est qu’on ne devait pas voir une presse soumise à la domination de l’argent ».

Cependant, devant l’essentiel du pouvoir de la presse comme seul contre-pouvoir permanent au gouvernement, étant donné notre système de représentation, il est immoral d’autoriser la soumission de celui-ci à des intérêts capitalistes ou monétaires. Ce serait comme permettre d’acheter par l’argent des postes de juges ou de députés. La réelle liberté de presse, c’est l’indépendance de la presse. C’est de ne pas être commandé d’en haut, de ne répondre qu’à soi-même de ses actes, de ses positions et de son argumentation. C’est de pouvoir signaler librement les injustices, de pouvoir se faire dénoncer soi-même en cas d’erreur ou de mauvaise interprétation. C’est ne pas craindre d’être poursuivi ou emprisonné pour avoir dit la vérité. C’est de pouvoir écrire ce qui doit être écrit sans avoir besoin de suivre le cours en bourse de ses idées.

La liberté de la presse c’est le dernier rempart contre le despotisme. Donner la liberté de presse c’est donner la liberté au peuple, lui enlever sa liberté de presse c’est lui enlever son âme, le jeter au fond d’un cachot sans fenêtre et le mettre en chaînes encore brulantes. Il ne faut pas se fermer les yeux, se boucher les oreilles et faire comme si rien ne se produisait autour de nous. La pente est glissante et elle peut rapidement se transformer en précipice. La liberté de presse est tellement essentielle et tellement fragile que soit elle est libre et indépendante, soit elle n’est plus…

Un petit clin d’oeil de Tocqueville aux gouvernants actuels :

« Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer. » – Alexis de Tocqueville, Ancien Régime et Révolution

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