Du débat de la peine de mort

Ce n’était pas une idée folle que de croire que le débat sur la peine de mort était mort? Depuis ce matin, on dirait bien que ce débat vient d’être ressuscité par Pierre-Hugues Boisvenu. M. Boisvenu a déclaré ce matin à son arrivée au caucus hebdomadaire du PCC : « Moi je dis toujours dans le fond : il faudrait que chaque assassin ait le droit à sa corde dans sa cellule. Il décidera de sa vie ». Bien entendu, inciter fortement les gens à s’enlever la vie n’est pas la même chose que de leur prendre arbitrairement? Monsieur le sénateur n’a pas aidé sa cause en tentant d’y ajouter un argument économique. Comme quoi, les criminels jugés comme irrécupérables coûtent cher à la société. Deux petits points légaux à considérer tout d’abord et un éclairage camusien pour conclure.

En premier lieu, article 7 de la loi constitutionnelle de 1982 : « Chacun a droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne; il ne peut être portée atteinte à ce droit qu’en conformité avec les principes de justice fondamentale ». Il va de soi que l’énoncé est très clair que la réinstauration de la peine de mort est anticonstitutionnelle et qu’une modification de la Constitution est pratiquement impossible (Article 38. procédure normale de modification : 7 provinces rassemblant plus de 50 % de la population du plus récent recensement; ainsi que la Chambre et le Sénat).

En second lieu, pour ce qui concerne monsieur Boisvenu :
Article 241 du Code criminel canadien :
« Est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement maximal de quatorze ans quiconque, selon le cas : a) conseille à une personne de se donner la mort; b) aide ou encourage quelqu’un à se donner la mort, que le suicide s’ensuive ou non. »

Je ne comprends toujours pas le paradoxe de la théorie conservatrice : on ne peut pas tuer des fœtus (position pro-vie), mais on peut tuer des êtres pleinement formés et conscients. C’est d’un illogisme incroyable. Les intérêts électoralistes ont le bras long et puissant. Provenant d’un parti qui impose des peines de plus en plus sévères aux jeunes, il ne faut pas être étonné outre mesure. Ce qui est déplorable, c’est que le PCC utilise un sénateur comme fer-de-lance politique, comme éclaireur pour tâter le terrain des politiques qui sont à la limite de la légalité et de la moralité. Un parti politique incapable d’affirmer clairement ses intentions et qui est prêt à utiliser tous les moyens détournés pour arriver à ses fins, rien de neuf au final. Plus ça change, plus c’est pareil.

L’œuvre d’Albert Camus est parlante sur la thématique de la peine de mort, principalement son essai « Réflexion sur la guillotine ». L’idée principale derrière la peine de mort est le châtiment. Il possède une dimension préventive (la peur de la subir), mais également vengeresse. Le châtiment reste chargé d’une forte connotation métaphysique, mais également religieuse. C’est la lame de la guillotine qui s’abat sur l’homme, toute-puissante. Le processus de la peine de mort passe toujours par deux points : la création d’un monstre et la justification sociale de cette peine.

Pour que la société donne son consentement à l’élimination d’un criminel, elle doit voir en lui l’incarnation de l’immoralité, la naissance d’un danger immédiat et permanent qu’il est impossible de dompter. Cet aspect est resté relativement inchangé de nos jours. On démonise encore et toujours les criminels. Cependant, à travers l’histoire, on a assisté à une présentation plus humaine de la peine de mort. Nous sommes passés du peloton d’exécution, à la guillotine, à la chaise électrique, à l’injection létale, etc. Les peines devenant toujours moins graphiques, moins « violentes ». Il y a eu une véritable tentative d’humaniser la peine de mort, si cela est possible. Ce processus servit à empêcher l’homme moyen et démocratique d’assister à ces images effroyables. Camus aborde la chose aussi de la sorte. Durant la terreur, la guillotine était sur la place publique comme un monument inspirant la justice. Avant son abolition, jusqu’à tard dans le XXe siècle en France (1981), elle était cachée dans le fond d’une prison, donnant ainsi écho aux paroles de Victor Hugo dans « Les Misérables » : « On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on n’a pas vu de ses yeux une guillotine. ».

Que les justificatifs soient religieux ou juridiques, Camus les fait voler en éclat en mettant à jour leurs contradictions. Dans le cas religieux, l’enseignement du Christ est contraire à la peine de mort. L’Église devrait être une institution de pardon et d’amour, et non pas celle qui condamne à l’échafaud l’homme, comme son Seigneur le fut. Dans le cas juridique de la rétribution des fautes, la société est confrontée à la problématique de réparer de façon proportionnelle les fautes commises contre elle. Camus retourne alors le miroir envers la société, brouillant la frontière entre la culpabilité et l’innocence. Il ne nie pas que l’homme est exempt de mal, mais les facteurs environnementaux ne peuvent pas être étrangers au crime non plus. De plus, en ajoutant les crimes des États dans les différentes guerres, celui-ci se retrouve mal placé pour juger le particulier. Comment demander d’un côté au particulier la retenue et tuer en nombre et sans compassion de l’autre?

Ces différents arguments ne commencent même pas à toucher à la problématique des innocents qui seraient tués par erreur judiciaire. Ici s’opposent deux conceptions fondamentales et simplifiées de la justice : laisser courir quelques criminels pour ne pas condamner des innocents ou condamner quelques innocents pour éviter que des criminels courent. Le problème pour les conservateurs, c’est que le choix au Canada a déjà été fait en faveur de la première option.

Une raison de plus de ne pas jeter par la fenêtre la vie, chose si précieuse : jamais nous ne serons en droit d’affirmer que l’homme est irrécupérable. « Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. » – Albert Camus, Carnets

Ce débat est clos et devra le rester pour toujours. Ceux qui tentent de le rouvrir devraient ne pas avoir place sur la place publique, ni dans la société. « Ni dans le cœur des individus ni dans les mœurs des sociétés, il n’y aura de paix durable tant que la mort ne sera pas mise hors la loi. » – Albert Camus, Réflexion sur la guillotine. Maintenant que ce pas a été pris, il ne faudrait pas retourner en arrière.

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7 commentaires
  1. Charles a dit :

    Très intéressant article, ça m’a fait pensé à mon cours de socio du cégep où on a lu Durkheim, « Définitions du crime et fonction du châtiment » tiré de De la division du travail social :

    « Nous ne réprouvons pas un acte parce qu’il est criminel, mais il est criminel parce que nous le réprouvons […] cela ne veut pas dire qu’il faille quand même conserver une règle pénale parce que, à un moment donné, elle a correspondu à quelque sentiment collectif. Elle n’a de raison d’être que si ce dernier est encore vivant et énergique. S’il a disparu ou s’il est affaibli, rien n’est vain et même mauvais comme d’essayer de la maintenir artificiellement et de force. Il peut même se faire qu’il faille combattre une pratique qui a été commune, mais ne l’est plus et s’oppose à l’établissement de pratiques nouvelles et nécessaires. »

    Boisvenu essayera de démonter cet argument durkheimien !

    • Bonne chance pour cela. S’il est capable de démonter un sociologuee français, je vote Conservateur prochaine élection.

  2. Canard Incongru a dit :

    Le débat est uniquement clos si nous considérons la Constitution en tant que mesure absolue de la justice collective et la vie humaine comme précieuse. Le problème avec certains des arguments est qu’ils présupposent que ces deux choses sont tenues pour acquises, ce qui n’est pas le cas pour plusieurs, de toute évidence.

    Cela étant dit, d’un point de vue théorique, je suis personnellement indécis par rapport à la peine de mort pour des raisons provenant de la philosophie de l’éthique, où certains éthiciens neutralistes remettent en question la légitimité derrière la sanctification de la vie humaine lorsque l’homme est l’unique mesure d’une telle théorie. Quelle raison logique avons-nous pour affirmer que la vie humaine est précieuse? Depuis quand sommes-nous moralement supérieurs aux canards?

    Mais bon, dans une perspective pratique, il va sans dire que rétablir la peine de mort, sans même entrer dans la compétence du gouvernement actuel de manier un tel pouvoir, pose plusieurs dangers dus à l’incertitude de ce que le futur nous réserve. Aucun État n’est à l’abri des extrémistes et il serait dommage qu’un tel outil soit donné sur un plateau d’argent, si une telle situation se produisait. Du moins, laisser un ou deux hurluberlus courir dans les rues à la recherche de plaisir par année est un faible prix à payer pour prévenir de futurs maux de tête. Pour cette dernière raison, je m’incline subtilement dans le camp de mon frère déchaîné.

    • Très pertinent, j’aimais particulièrement la remise en question de la supériorité de l’homme comme être moral.
      De toute évidence, la majorité des gens qui sont dans le camp de la réouverture du débat ne semblent pas adhérer à cet argument. J’ai la malheureusement impression qu’ils s’attardent aux arguments beaucoup moins élégants de la vengeance et de l’effet dissuasif, de là la portée de mon intervention. Heureusement, la fin ne justifie pas les moyens (j’ose espérer), mais c’est déjà un autre débat.

  3. Charles a dit :

    Attention je vois l’ombre de Kant à l’horizon de cet autre débat…

  4. Canard Incongru a dit :

    Comment as-tu dévoilé mon identité aussi vite? Je suis-tu vraiment le seul de tes amis qui s’astine toujours avec toi? 😦

    • Non, et heureusement pas. La discussion est le but de ce blog, ainsi que de ma croissance intellectuelle personnelle. En tant qu’administrateur du blog, j’ai accès au courriel que tu as entré en commentant, mais le background philosophique de ton intervention m’avait déjà donné une piste 😉

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